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Atelier d’écriture Villepinte 2007

 

 

PRINTEMPS AMERS / Fabien

> JALOUSIE / Marc

> LE PIRE ET LE MEILLEUR / Romuald

> LE CHIFFRE CINQ... / Amir

> LA FAUCHEUSE BLANCHE / Kader

> SANS TITRE / Sébastien

 

 

 

 

PRINTEMPS AMERS

I

Printemps 1938, Victoire et Marcel se trouvaient enfin devant le maire du 18e arrondissement.

Lui n'était pas peu fier devant la grande table officielle de la mairie. Quel aboutissement pour ce petit chef dans l'industrie, à peine considéré par ses supérieurs en même temps que haï des ouvriers sous ses ordres.

Depuis le moment où, pour la première fois, il l’avait aperçue avenue Junot poussant péniblement sur les pédales de son antique tricycle rempli d'œillets, il était follement amoureux d’elle.

La jolie fleuriste fut touchée par la cour timide de ce grand échalas aux cheveux couleur de paille.

Quelques mois plus tard, elle décida d'acquiescer à sa demande en mariage, espérant que la tendresse qu'elle éprouvait pour lui se transformerait bientôt, à force d'habitude, en un semblant d'amour.

Le temps s'écoulait avec la plus grande quiétude au sein de cette union sans cahots mais sans enfant. Quand le premier rêve survint...

Elle vit très nettement la barrière de la plate-forme du bus rompre sous le poids de la foule.

Lorsque le pneumatique de l'hôpital Bichat lui parvint afin de la prévenir de l'accident de son époux, son rêve lui revint.

En arrivant, elle l’aperçut sur le perron de l'hôpital, le visage tuméfié, le bras en écharpe, juché sur un fauteuil roulant, gémissant auprès d'une religieuse au regard empreint de compassion. De cela aussi, elle avait rêvé.

Cette étrangeté se confirma peu après lorsque elle insista pour accompagner son mari sur le chemin de l'usine afin de le convaincre de passer de l'autre côté de la rue Lepic et éviter ainsi de recevoir l'enseigne de bronze de la boucherie chevaline sur la tête.

Une petite voix lui intimait de garder le secret sur ce don qu'elle maîtrisait encore mal.

II

Quelques printemps plus tard, la rue des Abbesses fourmillait en ce début de matinée. Une odeur appétissante de pain chaud émanait du fournil du boulanger et montait jusqu'à l'appartement propret qu'occupaient Victoire et son mari.

Elle préparait le petit déjeuner pour cet homme qu'elle haïssait depuis le début de l'occupation allemande. Malgré les restrictions et le rationnement, ils ne manquaient de rien grâce au poste important que Marcel occupait rue Lauriston.

Il fallait continuer à vivre, à mener une existence normale malgré le dégoût et l'indignation que lui inspirait son mari.

Il sortit de la salle d'eau, frais et rasé de près, s'assit à la table en chêne au milieu de la cuisine.

Sanglé dans son uniforme bleu marine, son long béret plié dans la poche contre sa cuisse, il était prêt à se rendre rue Lauriston, comme chaque matin depuis ce jour funeste où, par dévotion pour le maréchal, ce mari bourru, mais tendre et malléable, avait pris fait et cause pour le gouvernement de Vichy.

Il embrassa sa femme et pris le bus pour le 16e arrondissement, bravant les regards des autres usagers, certains d'être du bon côté de la justice.

Elle dormait profondément quand le cauchemar survint.

La descente à l'école de la rue Lamarck, les cinq enfants arrachés de force, poussés à coups de crosse dans le camion, les sévices subis par M. Morel, le maître d'école, Marcel dirigeant l'interrogatoire.

Elle sortit doucement de sa couche et bravant le couvre-feu se précipita chez le maître d'école logé au-dessus de la classe. Suivirent quelques palabres nocturnes. Les cinq petits furent remis à l'abri auprès d'un couple de gens sûrs en attendant de les cacher ailleurs et de leur procurer de nouvelles identités. M. Morel la remercia chaudement. Si par bonheur, elle bénéficiait de nouvelles confidences, Victoire devait le lui faire savoir, il en ferait bon usage.

Elle revint à la maison juste à temps pour préparer le café au lait de son mari.

Le lendemain, Marcel et ses sbires firent chou blanc lors de la descente à l'école. Il rentra de fort méchante humeur. En baissant la tête, elle lui prépara son repas avant de se retirer dans leur chambre à coucher. Elle avait peu dormi la nuit précédente.

Elle avait confessé à Morel, au fil des mois, son insoupçonnable don, comment elle recueillait ses précieuses indiscrétions. Grâce à Victoire, Morel, pendant plusieurs mois, avait contrecarré les plans macabres des autorités occupantes. Ainsi le jour où elle accourut chez lui à bout de souffle afin de le prévenir qu’une lettre anonyme était arrivée au quartier général de la Gestapo. Il eut à peine le temps de préparer quelques affaires et de s'enfuir pendant que les tractions avant de sinistre réputation tournaient au coin de la rue Lamarck.

Victoire était seule à présent, Morel avait pris le maquis du côté de Clermont. Plusieurs rêves vinrent troubler ses nuits. Elle employa toute son audace et son énergie à secourir le maximum de gens promis à une mort certaine avec l'aide de la branche parisienne de la résistance sans jamais que son sombre mari n'ait le moindre soupçon.

Les forces allemandes amoindries par les coups portés par la résistance, ainsi que par l'avancée de l'armée de libération de De Gaulle, commençaient à perdre du terrain en même temps que la guerre.

Ce fut l'époque des barricades, de la guérilla urbaine à chaque artère parisienne.

De plus en plus de tractions frappées de la croix de Lorraine circulaient à travers la capitale.

III

Dernier printemps, il était cinq heures quand les FFI firent irruption dans le logis de Marcel et Victoire pour l'emporter. Elle n’eut pas besoin de ses dons pour deviner ce qui allait se passer.

La fleuriste savait qu'il allait devoir répondre des atrocités commises lors des dernières années passées sous le joug et au service des nazis et dont il avait été un des plus fervents protagonistes.

Elle le suivit malgré tout au milieu de la marée humaine, agglutinée ce sombre matin sur la place des abbesses.

La foule rendue hystérique par des mois de privation se rua sur le milicien bien connu, débordant sans peine les quelques résistants prévus pour l'escorter vers les geôles où avaient souffert tant de martyres de la résistance depuis ces quatre sombres et peu glorieuses années. La rue le lapida purement et simplement.

Elle ne sentit que la première pierre qui l'atteignit à la tempe.

Elle fut ensuite rouée de coups et piétinée en même temps que son homme.

L'intervention du lieutenant Morel, de l'armée française de libération, survint trop tard. Il ne put qu'emporter ce corps mutilé par une foule avide de vengeance et de sang.

Victoire eut droit à des funérailles nationales, et repose désormais au cimetière de Montmartre sous une petite tombe discrète, à l’abri les saules, et aujourd'hui encore couverte d'œillets par les arrières petits-enfants Morel.

Fabien

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JALOUSIE

Louise et moi avions des amis et voisins, Anne et Paul, dans un petit village de la région parisienne. Les enfants avaient déjà quitté la maison et dès le printemps, nous déjeunions ensemble, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Ce dimanche de mai, par très beau temps, alors que nous allions déjeuner chez eux, Anne, l'épouse de Paul, n'était pas là. Elle était partie à un meeting politique, sa nouvelle passion. Visiblement, Paul ne partageait pas ses goûts et la tension montait dans le couple. Depuis que les enfants avaient quitté la maison, en début d'année, un collègue de travail d'Anne, professeur comme elle, l'avait invitée à une réunion politique et depuis il n'y avait plus que cela qui l'intéressait.

Paul ne supportait plus les sorties incessantes de sa femme, elle qui depuis des années avait passé presque tout son temps à la maison, à élever les enfants et s'occuper de son jardin et de ses plantes, son hobby d'alors. Paul, qui d'habitude était toujours gai, avait la mine renfrognée, l'air totalement exaspéré.

En ce dimanche de printemps, nous restions avec lui pour déjeuner comme nous le faisions depuis des années. Il n'avait pas voulu qu'on reparte, préférant être avec nous. Le déjeuner et l'après-midi avait été relativement calme, quoique légèrement tendu. Louise avait préparé le repas, je l’avais aidée à mettre et débarrasser la table. Paul parlait peu, contrairement à son habitude. Il n'avait pas bougé, assis à un coin de table, il était complètement absent, le regard vide, fixant le ciel, c'est tout juste si nous existions. Il répondait à nos questions comme un automate. Il était pris dans ses pensées, rien d'autre ne l'intéressait. Peut-être se souvenait-il de ces fins de semaine plus heureuses que nous avions l’habitude de passer ensemble, à rire, à plaisanter, faire des jeux. Visiblement, il ne comprenait plus l'attitude de sa femme, de plus en plus absente et qui avait changé de vie.

Voilà que vers six heures du soir arrive Anne, accompagné de son collègue de travail, celui-là même qui l'avait introduit à la politique il y a peu.

Quelle catastrophe ! C'en était trop pour Paul. Il s'est levé de la table et a commencé à reprocher à son épouse de l'abandonner. La tension était à son paroxysme et elle lui répondait du tac au tac. C'est à ce moment que le collègue d'Anne partit, ne se sentant pas le bienvenu. Nous, en tant que bons amis du couple, décidâmes de rester. Assis sur nos chaises, nous ne savions que dire, nous restions muets, pétrifiés, totalement ... L'échange verbal était de plus en plus intense :

- je ne peux plus vivre avec toi...

- et moi non plus...

- tu ne m'aimes plus...

- et moi non plus...

-si tu m'aimais tu ne ferais pas ça...

-je ne fais rien...

- Ah bon...

- c'est mon hobby... Toi il y a quelques années, qui jouait au tennis tous les dimanches alors que je m'occupais des enfants.

Ce n'est pas pareil... Tu savais où j'étais...

- moi aussi...

Le visage de Paul devint livide. Il explosa enfin :

- que fais-tu avec lui ? C’est ton amant, tu n'as même pas honte de t'afficher avec lui.

- qu'est-ce qui te prend ? Tu es fou ! C'est juste un collègue.

- pars ! Je ne veux plus te voir, c'est terminé.

Et voilà que Anne prend quelques affaires de toilettes et quitte la maison en pleurs.

Nous-mêmes, ne sachant plus que faire, partons peu après, les jambes coupées, laissant Paul dans sa fureur, ne sachant comment l'aider.

Deux semaines plus tard, Louise ayant servi d'intermédiaire, nous assistions aux retrouvailles du couple. C'était chez nous cette fois, dans notre jardin. Anne était de retour, Paul et elle s'étaient réconciliés, l'affaire était oubliée. Anne semblait plus heureuse que jamais, dans le fond, assez satisfaite d'avoir pu déclencher cette crise de jalousie chez Paul.

Nos déjeuners du week-end reprirent dans la bonne humeur, sans jamais reparler de cet incident.

Marc

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LE PIRE ET LE MEILLEUR

Dominique et Bertrand vivent ensemble depuis deux ans et ont décidé de se marier devant Monsieur le maire qui leur remettra ensuite ce fameux diplôme que nous appelons "acte de mariage". Les deux se sont connus sur les bancs de l'école quelques années plus tôt avant de se retrouver au mariage de Jules, un ancien camarade de classe des deux. La magie de l'amour fit ses effets. Le cinq avril 2005, à 17 heures 27 minutes et 12 secondes, ils se marient à la mairie de Nogent après la naissance de leur premier garçon, Michel, né le 26 décembre 2004 à la maternité de la Sainte Vierge, à 17 heures 02.

Très vite, Dominique arrête son boulot de caissière pour se consacrer à l'éducation de son fils. Bertrand, heureux d'être papa est toujours amoureux de son épouse et travaille beaucoup en tant qu'agent commercial, métier qui le réclame toujours davantage, son employeur ayant de plus en plus besoin de lui. Bertrand passe peu de temps avec sa famille et bientôt les week-ends aussi sont absorbés par son travail. Dominique lui fait plusieurs remarques. Ils en discutent et Bertrand lui promet d'en parler avec son patron et d'être plus souvent présent. Même si elle est consciente que le travail de Bertrand le valorise et que son salaire fait vivre le couple, Dominique est persuadée que la présence de son mari est capitale pour la famille.

Janvier 2007, le 23 à 7 h 18 minutes et 45 secondes, le couple a un nouveau-né. Malgré toutes les promesses de Bertrand, le 29 mars 2007, il part pour une mission qui doit durer deux jours, mais ne revient que sept jours plus tard. Dominique ne le supporte plus. Il est 15 heures 10 lorsque les explications du couple s’évaporent dans les rideaux de l’appartement en même temps que la chaleur des deux tasse de thé à la menthe qu’ils ont posées devant eux. Ils n’ont même pas levé le coude pour engloutir cette boisson dont les vertus pourraient leurs procurer un effet apaisant. Soudain, une grande dispute éclate. Elle est tellement violente que les voisins téléphonent aux flics, qui à leur arrivée, peuvent, de plusieurs mouvements de tête, regarder voler les effets de Bertrand, défenestrés du domicile conjugal par la maman du petit Willy, lequel a trouvé refuge dans les bras de la voisine que tous les enfants de l’immeuble appellent Tata Joss. Dominique lui demande de quitter la maison pour ne plus revenir. Quand il sort de l’appartement, d’un pas trouble, il heurte violement le petit meuble à chaussure devant la porte d’entrée, avant de descendre les escaliers où se trouvent ses effets éparpillés. Avec les gestes d’un joueur de rugby assommé, il les rassemble et les empile dans le coffre et sur les sièges arrières de son Opel Cadet. Sous le regard amusé et perplexe des voisins et des flics toujours témoins, il s’éloigne sans mot dire.

Deux semaines plus tard, le mercredi 13 avril 2007, à 21 heures 25 minutes et 14 secondes, Bertrand referme la lettre qu’il vient d’écrire à son épouse, après avoir longuement réfléchi. Il y présente ses excuses et, pour en parler plus sérieusement, propose à Dominique de boire un verre le dimanche après-midi suivant, au café du marché. Il précise également que Tata Joss serait d’accord de garder les enfants pour qu'elle vienne seule au café et qu'ils puissent tranquillement discuter. Sans réponse de son épouse, Bertrand se rend tout de même au rendez-vous le dimanche 18 avril 2007, à 14 h 15 et 2 secondes, et commande une bière Amstel de 25 cl. Jo le barbu est assis au comptoir dans son bleu de travail, comme à l’accoutumée, fidèle à son pichet de vin rosé. À peine après avoir avalé la première gorgée, une main froide mais douce lui caresse le cou. C'est Dominique.

Après deux heures de discussion pleine d'émotion, Bertrand lui annonce qu'il a donné sa démission à son employeur et qu'il a un nouveau boulot de conseiller à la clientèle dans une banque, avec des horaires de travail normales du lundi au vendredi. En fait, c'est une démarche qu'il avait entreprise quelques mois avant la naissance de son deuxième fils et il attendait d'avoir la réponse pour l'informer sa femme. Il la regarde dans les yeux, remplis de larmes, et lui dit qu'il regrette, qu'il l'aime ainsi que ses enfants et que plus rien ne sera comme avant. Elle se lève, lui prend la main, le sort de table et l'embrasse longuement sous le regard des clients.

Avant de quitter le café, Bertrand se retourne et dit aux autres qu'il est désolé de les avoir dérangé." Ils étaient là à la fin, les revoilà au début", s'écrie-t-il, faisant allusion à tous ceux qui, aux fenêtres des immeubles, attablés à la terrasse des cafés, dans le salon des mairies, sont toujours là à regarder les couples qui se déchirent puis se réconcilient.

Romuald

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LE CHIFFRE CINQ...

Je me souviens les meilleurs moments de ma vie. Ma vie qui n'avait pas de sens, sauf un : le bonheur complet.

Comme tous les matins, elle est rentrée dans ma chambre sans faire de bruit, pour ne pas me réveiller. Pourtant, c'est ce qu'elle devait faire. Dès ses premiers pas, pendant mon sommeil, je sentais son odeur, avant même qu'elle ne s'approche de moi. Puis elle prend son inspiration pour souffler dans mon oreille : " lève-toi mon chéri". Un coup de tonnerre passe dans mon corps, mais je reste immobile. J'ouvre les yeux et son visage lumineux apparaît. Les premiers mots que je prononce en l'embrassant :" je t'aime."

Après m'avoir réveillé comme tous les matins, je descends dans la salle à manger où il y a ma mère, qui s'est sacrifié pour notre bien à tous, après la mort de mon père. Je me souviens aussi, c'est la dernière fois que j'ai versé des larmes le jour des funérailles de mon père. Depuis, ma mère nous a donné le bonheur, à moi et mes deux petites sœurs. C'est vrai aussi que j'étais l'enfant docile d'une mère aux multiples dons, surtout celui de l'amour. Comme d'habitude, le petit déjeuner est déjà prêt, mes deux petites sœurs déjà à table. Il ne manque plus que moi pour que la famille soit réunie. Je prends un verre de lait avec des croissants au beurre.

Après le petit déjeuner, ma mère nous accompagne à l'école avant de partir pour son travail. Depuis plusieurs jours, j'attends qu'elle prononce la phrase fatidique : " Mes enfants, il faut que je vous parle ce soir..." Je sais de quoi elle veut parler. Forcément du chiffre cinq. Depuis longtemps j'ai peur de ce chiffre cinq. Car j'ai remarqué depuis quelques semaines que maman est en train de changer. Elle n'est plus aussi présente qu'avant. Il nous arrive même des fois de rester seuls. Nous devons nous débrouiller, ce n'est pas grave, mais elle me manque.

Même à l'école elle me manque. L'endroit où on me fait toujours les mêmes remarques : pourquoi n'ai-je pas une copine ? D’ailleurs, ma mère aussi m'a posé cette question récemment, me demandant comment je me comportais avec les filles. Peut-être maintenant qu'elle a trouvé le chiffre 5, elle veut que je trouve le chiffre 6 ? Chaque fois que j'ai besoin d'elle, elle est toujours là. Elle est la solution à chacun de mes problèmes. Je suis sa moitié et elle est la mienne. Elle est le souffle de mon être, le battement de mon cœur. Quand elle sourit, il y a un soleil qui se lève en moi, et mon jour commence avec ce soleil.

Le soleil est couché, et voilà le moment de la déclaration officielle du chiffre 5. " Je veux te parler mon fils. J'aime quelqu'un et je veux me marier avec lui." Moi, je reste sans réponse, et je me demande pourquoi elle me dit ça, à moi. Alors qu'elle doit déjà savoir que je ne le veux pas. On a toujours été quatre. Ce n'est pas aujourd'hui que l'on va être cinq. Même Dieu ne l'a pas voulu. Il nous a pris notre père pour que l'on soit quatre et non cinq. Dans mes pensées, je reste silencieux. Ma mère m'observe avec un regard profond, transperce mon visage inquiet et triste. Je me lève sans un mot et je monte dans ma chambre.

Je me dis qu'une querelle occulte, une guerre insoupçonnable vient d'éclater sans que je prononce un seul mot. Je sens une profonde affliction dans mon cœur. Pourtant, ma mère ne m'a pas demandé quelque chose d'incohérent. C'est tout à fait normal qu'elle veuille quelqu'un dans sa vie. Mais en ce moment, je ne peux pas entendre, je ne peux pas comprendre, je n'ai plus d'instinct.

Le lendemain, le soleil s'est levé sans que je le vois car des nuages de tristesse et l'obscurité de mes pensées l'ont caché. J'attends comme toujours qu'elle rentre dans ma chambre pour me réveiller mais elle ne vient pas. Je me demande pourquoi. Avec elle, je n'ai jamais eu d'histoire. Je descends dans la salle à manger. Tout est comme d'habitude, le petit déjeuner posé sur la table, mes petites sœurs assises, mais quelque chose a changé. Ma mère. Elle ne parle plus. Elle ne m'a même pas dit bonjour. Je ne sens plus l'harmonie qui existait entre nous. Je la regarde mais elle fait semblant de m'ignorer. Je la regarde encore. J'essaye de comprendre. On dirait qu'elle est déçue de moi, très inquiète. Je sens qu'elle a une sorte de répugnance envers moi.

Après le petit déjeuner, ma mère nous a accompagnés à l'école. Dans la voiture, j'étais très anxieux. Toute la journée, j'étais obsédé par la question du chiffre 5. Si je ne l'acceptais pas, je refuserais le bonheur de ma mère, et en même temps le mien. Aussi, j'ai décidé d'accepter ce chiffre 5. Le soir, quand je suis rentré à la maison, ma mère avait déjà préparé le dîner mais elle n'est pas descendue. Je demande à mes sœurs où elle est. Elles me répondent que depuis ce soir, elle s'est enfermée dans sa chambre. Je décide de monter la voir pour lui annoncer ma décision d'accepter son mariage.

Je rentre tout doucement. Je vois qu'elle est allongée sur le côté. Je m'approche d'elle sans faire de bruit, et je m'assoie sur son lit à côté d'elle, derrière son dos. " Maman, je veux te dire que j'ai bien réfléchi. Je suis d'accord pour que tu te maries avec cette personne. C'est vrai, j'étais égoïste quand tu me l'as demandé. Mais maintenant, je pense que c'est mieux pour nous tous, on formera une belle famille, complète, à cinq." Je trouvais bizarre qu'elle n'ait aucun réflexe. Je pose ma main sur son épaule et l'attire vers moi. Elle n'est plus là. Je la vois comme si elle dormait, d'un sommeil tellement profond que je n'arrive pas à la réveiller malgré toutes mes tentatives. Elle ne s'est jamais réveillée, partie pour toujours. Le ciel venait de tomber sur moi mes épaules étaient trop fragiles pour porter le poids de la mort.

J'ai rencontré Marc le jour des funérailles de ma mère. Il m'a appris que ma mère était malade, qu'elle avait une tumeur, qu'elle souffrait depuis longtemps. Elle nous l'avait caché depuis des années. J'étais abasourdi et en même temps soulagé : je n'étais pas coupable de sa mort. Toute ma vie je m'en serais voulu, peut-être serais-je devenu fou. Pourquoi ne nous en a-t-elle jamais parlé ? Elle ne voulait pas casser notre bonheur, le bonheur d'être à quatre, et voulait se marier avec Marc pour profiter des quelques mois qui lui restaient à vivre, et pour nous confier à lui. Marc avait accepté. Ce jour-là, j'ai découvert que Marc était un homme remarquable, bon, plein de compassion, qui s'est comporté avec nous comme un père. Il m'a serré dans ses bras avant de me promettre qu'il ferait tout pour que nous soyons comme avant. Contre sa poitrine, j'ai senti la présence de ma mère, et le même amour qu'elle portait pour nous. C'était étrange, comme si Dieu avait remplacé ma mère par un père. À cet instant, je ne le voyais plus comme un chiffre, mais comme une personne.

D'ailleurs, on continue de vivre à quatre, maman. Car Marc nous a adoptés et il a tenu parole, même s'il ne s'est pas marié avec toi, maman. Mais tu me manques énormément, c'est difficile pour moi de vivre sans toi. Tu comprenais tous mes doutes, tu étais la solution de chacun de mes problèmes, le soleil de ma vie, le souffle de mon être, tu étais ma moitié et j'étais la tienne. Oui maman. C'est pour ça peut être que tu as compris tout de suite que je ne voulais pas que tu te maries avec Marc, sans même que je te le dise.

Aujourd'hui, dans le silence des morts, je viens apaiser mon cœur. Je suis appuyé sur ta tombe, comme un homme qui a perdu sa résistance, comme un fils abandonné, comme un copain sans sa confidente. Je ne trouve personne qui pourrait te remplacer. Maman, je t'aime. Nous sommes quatre à penser à toi, et je regrette ce chiffre 5.

AMIR

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LA FAUCHEUSE BLANCHE

« C’est très bon », dit-il...

De l’autre coté de la table, sa femme ne répond pas mais le fixe du regard.

Il s’arrête net. Un fil très froid transperce son corps du sommet de sa tête à ses orteils. Très surprenant. Cette vertigineuse sensation n'a eu l’honneur de l’absorber que quelques rares fois durant sa carrière militaire, et dans le cadre des missions à haut risque. Les initiés, ou plutôt les adeptes, l’ont surnommée : « La faucheuse blanche.»

Dommage que cette immense sensation annonce toujours un danger extrême !

Mais maintenant le danger est en face de lui. Et la cible est inatteignable en quelque sorte. C’est de la « Capouera.» Lui n’aime pas lire, il regrette de ne pas avoir lu «Le Prince» de Nicolas Machiavel.

Sa femme imperturbable n’a rien raté du spectacle étonnant, elle voit pour la première fois son homme vide d’émotion, égaré dans le cosmos, mais toujours silencieux. Elle décide d’enfoncer le clou : « Hier après-midi, je suis allé au centre ville de Lille avec Violetta et sa petite fille Valentina. La petite voulait absolument faire du manège.» Violetta est l’amie du couple, une chilienne d'extrême gauche. Ce personnage mi-homme mi-femme a fait du « placard » au Chili. Suite à cette incarcération, elle a décidé de quitter sa "chère patrie" pour la France. Elle ne parle pratiquement pas de cet épisode de sa vie. En tous cas, le «placard» au Chili est, semble-t-il, cruel et j’imagine qu’il s’agit d’une histoire politique. Revenons à notre face à face. Reprenant son souffle après avoir marqué un temps d’arrêt (comme pour réfléchir) elle reprend de plus belle :

« Tu m’as gâché mon après-midi et tout mon passé ! »

A cet instant, le flou s’éclaircit. Il vient juste de capter l’évènement. Son instinct a vu juste et à présent, il est certain que son couple va se briser à jamais. Il comprend très vite que sa femme l’a vu cette après-midi, accompagné de son amie Cécilia et de sa petite fille Madeleine. Cette amie est son «éternelle maîtresse», il l’a connue bien avant de connaître cette femme. Son enfant l’a vu grandir, c’est pour cette raison qu’il a toujours été au petit soin pour elle. Il connaît même bien son papa. D’un air très sérieux, elle lui dit :

«Tu m’as caché que tu avais une fille. Bravo ! Tu as réussi à me manipuler durant toutes ces années !»

«Quelle manipulation ?»

«La petite fille que j’ai vue entre tes bras est la tienne ou pas ? Je veux la vérité tout de suite ! J’ai fermé les yeux sur énormément de choses à cause de ta nature animale, mais me faire un enfant dans le dos, cela ne te ressemble pas. Tu es en chute libre, tu es vraiment tombé très bas !»

«Tu veux vraiment la stricte vérité ? Tu vas l’avoir, avec tout de même une part mystérieuse, car je tiens à la préserver.»

Elle donne son accord d’un signe de tête. Il se lève et dit :

«Cette fille n’est pas la mienne, sa mère était « ma maîtresse de toujours », toi tu étais ma femme jusqu’à présent, maintenant tu es la future mère de mon enfant !»

La joie envahit le visage de sa femme. Depuis longtemps elle souhaitait un enfant pour souder le couple ; mais sa curiosité naturelle ne l’a pas empêchée de poser des questions indiscrètes. «Pourquoi, d’un coup, une telle décision ?» demande-t-elle. Il la regarde en souriant :

«Je suis désolé de ne pas être clair sur un sujet aussi sensible, mais je tiens vraiment à préserver ce mystère. Personne n’a réussi à structurer l’absurde. Tu sais, tu es bénie par la faucheuse blanche.»

KADER

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SANS TITRE

J'ai pensé à lui prendre les CDs, les médecins ont dit qu'il fallait stimuler ses sens, ils ont bien déposé chaque jour un Donner Kebab au chevet d'Arafat. Si de la viande dans du pain peut ramener un homme à la vie, alors pourquoi pas de la musique.

Je ferme la porte de l'appartement... Hé, mais si c'était moi dans le coma ? Mec, tu as à 33 piges, l'âge du Christ, tu es en pleine forme, et c'est à ça que tu penses !

La porte de l'ascenseur s'ouvre, je suis mal rasé mais j'ai bien fait de couper mes cheveux. Je pose mes Ray-Ban sur mon nez épaté... Putain de boxe ! Une série de virages dangereux, voilà ce à quoi ressemble mon appendice nasal. J'ai toujours ce sourire de beau gosse, j'ajuste mon polo façon Cantona. Je range le CD dans la poche arrière de mon jeans, elle me sourit, elle me sourit toujours d'ailleurs.

On s'est connu comme ça, gare de l'Est, quai numéro cinq. Jolie inconnue. Peut-être qu'elle avait rendez-vous avec son amant, son mari, peut-être même qu'elle était keuf, en tout cas c'est ce que j'ai pensé sur le moment. Ballottés par la foule, dans ce Carpaccio d'odeurs et de bruits, mes épaules se touchaient, s'entrechoquaient à d'autres épaules inconnues. Les regards se croisaient et cette petite voix qui me disait de l'aborder. Elle avait ce regard qui vous transforme en petit garçon, de ces petits garçons pris la main dans le pot de bonbons, bref j'avais validé mon ticket, embarqué mon bagage, et j'étais monté dans le Paris Metz. Et à l'autre bout du couloir, la femme du quai numéro cinq, fumée de cigarette, cris d'enfants, particules de poussières dans l'air... Arrive le moment où, les mains moites, je la regarde qui s'approche, nous pivotons tous les deux, elle passe devant moi, les yeux dans les yeux, rien ne sort de ma bouche, et c'est trop tard.

Le temps de chercher une phrase, une réplique de film pour l'aborder. Je me retrouve face au contrôleur : "ticket, s'il vous plaît !" Je m'étais égaré, marche arrière, cabine 12, siège numéro 2. Je tire la porte, écarte les rideaux, siège rouge strié de gris. Veilleuse à faible éclairage, ambiance feutrée, insonorisée par le double vitrage. Le quai grouille de vie et moi je vis ce moment au ralenti.

Elle était devant moi, cigarette à la main, le point d'interrogation se lisait encore sur ses lèvres, comme lorsqu'elle me demandait du feu. Par pur réflexe, j'avais sorti mon zippo. Je suivais du regard ses lèvres charnues, la cigarette et la flamme qui allait naître. L’odeur de pétrole avant l'étincelle qui embrase la mèche, cette flamme qui se réveille, baille en étirant ses bras jaunes et bleus. Le temps reprenait son souffle, l'odeur du tabac montait dans une formidable volute à la danse reptilienne troublée par la lumière filtrée des rideaux. Le clap du briquet l'avait fait sursauter. Je lui ai souri à ce moment-là, elle m'a rendu la politesse et aujourd'hui, je suis dans le même ascenseur qu'elle en route pour aller voir sa mère.

Je trouve une place ombragée sous un arbre, réflexe hérité de Papounet, qui quelque soit l'endroit où il allait, se garait toujours sous un arbre, et donc plus par mimétisme que par souci écologique, j'entretiens cette tradition. Je tire le frein à main, boite de vitesse sur le point mort, remonte la capote, tout ça sous les branches du grand marronnier. Le soleil est bas en cette fin de journée. Je lui prends la main, elle le veut bien, et puis surtout elle sait que je déteste les hôpitaux, et cela depuis le premier accident cardiaque de mon père. Un véritable traumatisme, voir son super héros alité, ça vous fout un coup, il n'y a pas de cellule psychologique pour une perte parentale et « la réalité de notre condition de simple mortel fait partie d'un tout », m'avait-il dit, « comme tout ce qui peuple notre planète, nous sommes appelés à nous éteindre », puis il a ajouté que « tout le monde décède, mais personne ne meurt, on survit tous dans les mémoires.»

Elle... Elle n'avait jamais eu ce problème. Seul enfant d'une jeune mère qui elle aussi était issue d'une longue lignée de mère célibataire, élevée tant bien que mal entre foyers et décision du juge pour enfants. Elle s'est très vite protégée des sentiments qu'engendrent l'arrivée et le départ dans une famille d'accueil. Elle est de ses femmes qui se sont faites toute seule. Pour elle, ces visites hebdomadaires ne sont que des formalités. Elle me sourit encore quand je passe les yeux sur elle et qu'elle me tire par le bout des doigts tout le long de l'allée verdoyante. L'hôpital était lové dans un grand parc aux baies vitrées démesurées orientées plein sud. Le bâtiment à 7 heures baignait dans un arc en ciel, dégradé de chaudes teintes jaunes orangées mêlées de rouge.

C'est bizarre cette sensation quand la vie et la mort sont dans le même bâtiment. A croire que la cigogne s'était mis d'accord avec la grande faucheuse concernant leur part de marché respective. Aujourd'hui, on avait rendez-vous au service contentieux de la grande faucheuse pour un refus de traverser le Styx... En tout cas, sa mère n'avait pas entièrement atteint l'autre rive, une âme entre deux eaux, quoi ! Et malgré tout, je ne désespérais pas de passer commande au service livraison cigogne.

L'ascenseur ouvre ses portes sur le long couloir carrelé du service traumatologie. Cela fait un moment que sa mère loge ici. Les soins y sont prodigués avec un grand professionnalisme, comme si cela était un gage de sûreté, mais ces nouveaux hôpitaux « I-tec » se sont décharnés de leur humanité au profit de cette technologie. Le long corridor qui mène à la chambre baigne dans le soleil. Le temps s’arrête ici. Beaucoup des résidants de ce service n’ont pas encore ouvert les yeux une seul fois en dix ans et depuis la nouvelle loi sur l'euthanasie, rares sont les belles au bois dormant qui attendront encore dix ans dans ces services. Merde ! Si cela m’arrivait ? Je ne sais pas si j’accepterais de rester à l'état végétatif.

Chambre 205. L'électrocardiogramme bat la mesure, le soufflet de l'assistant respiratoire est en rythme.

Elle change l'eau du pot et y met le bouquet que j’ai acheté dans le hall d'entrée, remonte les volets et en même temps, elle fait la conversation à sa mère, elle fait les réponses qui vont avec les questions. Ces moments-là, j’ai fini par m'y habituer.

Mon rituel à moi, c'est de mettre le gros fauteuil orthopédique en face de la baie vitrée à droite de la commode où est posée la mini-chaîne. J'y insère la compile que j’ai fini de graver avant de partir. Louis Amstrong entame son « Georgia» quand je m’assois.

Elles sont derrière moi, mère et fille, je les sens.

Là... elle lui masse les doigts, puis ce sera les bras et les jambes, et enfin elle la coiffera, elles aussi ont leur rituel.

L'ambiance aseptisée de l'hôpital disparaît face à toute cette délicatesse et tendresse.

Malgré toutes les épreuves quelle a pu traverser, et cela par sa faute, elle l'aime sa mère.

« On ne peut rien contre les liens du sang » m’avait-elle dit « c'est ma mère, quoi qu'il arrive et puis on ne choisit pas sa famille, mais on peut faire en sorte de construire la sienne à son image.»

Je souris en repensant à ça : il est vrai que l'on s'aime, du moins je sais que je suis amoureux, mais peut-être plus qu'elle. Dans chaque couple, il y en a toujours un qui aime plus que l'autre et je sais que dans notre couple c'est moi, et quand elle me dit que je suis l'homme de sa vie et qu’elle ne pourrait certainement pas survivre à mon absence, j'ai toujours du mal à l'entendre. J’ouvre mon iMac, lance ma connexion Internet. Depuis peu je m'adonne au joie d'un nouveau jeu : 'real life', dans lequel j'évolue sous la forme de mon avatar, plusieurs lieux dans de nombreux pays y sont modélisés parfois avec un grand sens des détails. On peut à la fois arpenter les rues de Paris et visiter les pyramides en un click. L'intéressant est que l'on y côtoie des gens du monde entier aux conversations et centres d'intérêts divers et variés. Beaucoup de ces doubles numériques sont devenus de véritables stars. On parle d'autistes prisonniers d'un corps qui, grâce à des électrodes sensorielles reliées je ne sais comment, ont pu, à la seule force de leurs neurones, bâtir dans ce jeu, des villes et nombres de pays virtuels à l'architecture titanesque. Et ce qui m’avait surtout plu dans ce jeu, c'est qu'elle et moi avions respectivement nos doubles par le biais desquels on désamorçait toutes nos crises conjugales, étant donné que ni elle ni moi n’étions doué pour les grandes déclamations ou joutes orales. On préférait s’écrire nos griefs. Ce jeu était un peu notre « creuveur » d’abcès.

Être en couple, c'est résoudre à deux les problèmes que l'on aurait jamais eus seul.

Et donc à chaque début de dispute, on prenait nos ordinateurs portables et nos avatars se retrouvaient au même endroit, une petite île aux pixels verts et bleus, et on parlait des heures entières, les yeux rivés à l'écran, pianotant sur le clavier. Je l'entendais rire à travers la porte de sa chambre, puis j’éteignais l'ordi et partais la rejoindre. Du coup, tout ce que l'on venait de se dire, grâce à nos avatars, enrichissait notre vie sentimentale.

Le soleil baissait dans le parc de l’hôpital. L'infirmière avait glissé sa tête au travers de la porte pour annoncer la fin des visites. Je ferme mon iMac, range le fauteuil et, comme elle, j'embrasse sa mère sur le front avant de partir.

Je ferme la porte derrière elle, passe mon bras sur ses épaules, le nez dans ses cheveux c'est comme s'allonger dans un champ de fleurs. Je lève la tête. Je n'ai jamais été aussi près du bonheur, mais malgré ça, je ne peux m'empêcher de penser : « Et si ça m'arrivait ? »

-"Tu me débrancherais si je tombais dans le coma ?"

Un ange traîne la patte. Elle penche la tête vers moi, son nez me pointe des narines, de la main elle ramène la mèche aux reflets roux, et laisse apparaître l'une des émeraudes qui lui sert d'oeil. Le voyant du rez-de-chaussée s'allume.

-"Dès ce soir, je te débranche si tu continues avec tes questions à la con !"

Le "Ding" de l'ascenseur sonne la fin de ce round et le début du second.

Elle rehausse les grosses mouches fumées qu’elle porte sur le nez, me sourit encore, les portes s'ouvrent. Des enfants courent dans le hall, des ballons à la main. La nuit vient de tomber. La lune est pleine et le ciel revêt ses habits de strass. Le parc a bien du mal à rivaliser malgré tous les lampions disposés sur la pelouse et le long du chemin qui nous ramène à la voiture. Elle ouvre la portière, le visage fermé, boucle sa ceinture et toujours pas un mot. Putain ! Je savais qu'il y avait des sujets de conversation qu'il ne fallait pas aborder... En plus, le périph est bouché, sans doute un match de foot. Résultat: bloqués dans le carrosse, vieille ambiance, on n'a jamais chanté au retour d'une visite d'un comateux. En tout cas, ça se saurait. Pourquoi j'ai ouvert ma gueule ? Et ça continue, pare-chocs contre pare-chocs. Je klaxonne. Tu parles, diversion avortée dans l'œuf. Elle ouvre la bouche, et je connais déjà la conversation. De la discorde, wahou ! Dernière tentative de diversion : "Avance connard !"

-"T'as vraiment envie que je te débranche ?"

Un ange traîne la patte...

-"Et merde !" A ce rythme-là, je vais vraiment devoir répondre. Je suis dans le rouge et ça tourne à plein régime. Il faut que je réfléchisse. Elle vient de voir sa mère dans le coma et tout ce que je trouve comme sujet de conversation, c'est : débranche-moi, débranche-moi pas... Maintenant, je suis en plein embouteillage, les fesses vissées au siège baquet, et elle vient de couper la radio. Bon, je suis en train de me noyer et l'eau est bonne.

-"Tu ne m'as pas répondu. T'as vraiment envie que je te débranche ?" Et là, c'est bien à moi qu'elle parle.

-"Je disais ça comme ça, j'y ai jamais réfléchi, et concernant ta mère, t'en parles jamais. Et puis ça dépend..."

-"Ah oui, et de quoi ?"

Le petit frère de l'ange passe à son tour...

-"Je sais pas, mais heu... La durée de mon coma, les conditions de mon intégrité physique, je sais pas... Ça dépend de plein de trucs... Et puis merde, j'ai dit ça comme ça..."

Généralement, c'est à ce moment qu'elle lâche l'affaire. Je m'excuse et on parle d'autres choses. Mais là, je suis acculé. C'est au pied du mur que l'on voit le maçon, et putain, je suis pas prêt de le sauter, ce mur ! Alors c'est ça, la femme du XXIe siècle, H&M, Zara, Vuiton, Dolce Gabanna, etc... mini-short, mini-jupe, mais maxi gueule et tête dure, qui exige des réponses ! Elle vient de bâillonner la radio, en fond sonore j'ai un récital de klaxons, et ma tête qui bourdonne. Il fait chaud, je transpire sur le volant, je sens mes aisselles se gorger d'eau, je pose mon coude sur la portière, un courant d'air brûlant s'infiltre sous ma manche, me caresse le torse, je fixe le camion à la plaque espagnole qui est devant moi, mais je sens toujours son regard. Elle attend. Il faut que je me concentre vite. Le clignotant du 21 tonnes m'hypnotise. Maintenant que je suis concentré, je prépare ma réponse, les yeux fixés sur le bahut. Je redresse la tête, resserre les mains sur le cuir du volant, aspire une grande bouffée de cet air chaud. Ça y est ! J'ai trouvé ! Procédons par étape. 1. Présentation du problème : c'est déjà fait et c'est pour cela que je suis dans la merde. 2. Explication du problème : c'est pour cela que je patauge dedans. Je desserre les dents, ma langue claque sur mon palais, le camion se rabat à droite pour sortir du périph... 3. Conclusion du problème : Putain d'angle mort !

Coma : État caractérisé par la perte de la conscience, de la motricité, de la sensibilité, avec conservation des fonctions végétatives.

Comateux : relatif au coma.

Les vagues me lèchent les pieds, les poissons constellent la mer, je me mets à respirer, compte à rebours mental.

Température extérieure 30°, température de l'eau 24°, taux d'humidité 60 pour 100,

3, 2,1, levée de la paupière droite, lentement, très lentement. Le ciel et la mer sont en feu, le champ d'écume orangé se noie dans le ciel. Je crois que c'est le soleil qui embrase l'océan. Allumage de « oinje », grosse taffe, grosse tape, grosse claque.

C'est juste beau, je referme mes doigts sur sa main.

La chaude caresse du soleil sur mon visage, ses doigts qui jouent dans mes cheveux, le soleil m'aveugle. Le seul œil ouvert.

«Son état est stationnaire et ses réflexes moteurs au minimum opérant.» annonce le doc. Il ne prend pas la peine de la regarder, il scrute encore une fois la pupille de l’œil droit de cet homme allongé. Elle est là, à ses cotés. Elle lui tient la main et passe l'autre dans ses cheveux. Les hématomes qui lui tachent le visage ont presque disparu.

«J'ai senti ses doigts se serrer, docteur »

«Comme je vous le disais à cet instant, c’est juste un résidu de réflexe, vous avez devant vous une coquille vide.» Toujours avec le même dédain, le même cynisme que lui procure son statut social « ce n'est qu'un réflexe.»

Le sang lui monte à la tête. Trop d'années elle avait ignoré ce qu'elle appelle la bêtise humaine. Et cela depuis sa mère déjà.

Encore une fois, elle ravale sa salive, embrasse ce corps relié aux machines, dévisage le médecin et s’apprête à partir.

«Attendez. J’ai peut-être une alternative à son état »

Le visage bleuté éclairé par l'écran. 20 heures. Lauryn : "Switch off the light", suave complainte qui transpire des enceintes. Elle passe sa main sur sa nuque, elle sourit quand ses doigts passent sur l'empreinte de son tatouage, sa pommette droite remonte et sa lèvre supérieure tirée sur son oreille, ça ressemble à un sourire. Elle pianote sur le clavier : "M. et Mme Foune ont une fille, comment s'appelle-t-elle ?"

Je viens de me réveiller, assis sur le bord du water bed. Je me lève, enfile le peignoir noir qui est au pied du lit. J'ouvre une porte. Apparemment, c'est une porte d'entrée d'un appart ou d'une maison, ou bien même peut-être d'une chambre. Mais je penche plus pour celle d'un appart. Le couloir qui mène à la porte d'entrée est orange. Il y a du parquet, une console sur la gauche en bois noir. Une coupelle garnie d'un pot pourri et des petits caches de photos où il y a des miroirs. Finalement, je crois que c'est le couloir d'entrée d'une chambre d'hôtel grand standing. Mini bar, climatisation, etc... J'ouvre la porte, je suis aveuglé par la lumière. Par réflexe, ma main vient s'interposer entre ce faisceau et mes iris. Mes orteils viennent analyser la matière sur laquelle ils viennent de se poser. D'après les informations reçues par le cervelet, c'est du sable... Ma pupille se dilate et s'adapte peu à peu. Les formes font place à un magnifique paysage. Il y a un transat sous un palmier, et un Imac allumé : "M. et Mme Foune ont une fille, comment s'appelle-t-elle ?"

SEBASTIEN

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